La technique moderne: transformations sociales et environnementales. Enjeux éthiques.

La technique moderne : transformations sociales et environnementales.
Enjeux éthiques.

Je voudrai aborder ici les grandes lignes d’un thème sur lequel, je travaille depuis des années, à savoir les liens et les interactions entre l’innovation technologique, les sciences, les sociétés, et l’environnement/la nature, et en particulier la transformation des valeurs qui s’y manifeste.
Mon propos sera divisé en deux brèves parties. Tout d’abord, je vais rappeler quelques caractéristiques de la technique ancienne. Ensuite, je vais caractériser la technique moderne en l’illustrant par quelques exemples concrets. Pour enfin montrer comment la technique moderne véhicule certaines valeurs qu’il convient d’interroger puisqu’elle transforme nos vies et notre environnement.

1. Caractéristiques de la technique ancienne.

En philosophie des sciences, il est d’usage de distinguer la technique moderne fruit de l’industrialisation et de la modernité occidentale, de la technique plus ancienne – la techné – qui lui est donc antérieure. Les philosophes se réfèrent alors à la Grèce antique, et expliquent à partir d’Aristote, que la techné est d’abord une imitation de la nature par l’être humain. C’est un savoir-faire, une transformation efficace des matériaux en vue d’une finalité pratique.
La technique ancienne est comme une extension de la main humaine, a expliqué l’anthropologue André Leroi-Gourhan. Il dit aussi que la technique est un objet culturel ou un objet de puissance d’une civilisation. Objet de puissance, la technique est un véhicule de domination. Certaines cultures vont adopter la technique du vainqueur, d’autres vont résister et refuser de l’utiliser, d’autres encore la détourner de sa fonction initiale et en trouver un autre usage.
Ces techniques anciennes nous expliquent les sciences biologiques cette fois-ci, peuvent cependant transformer la nature environnante de façon importante, par le déboisement massif ou encore par l’éradication d’une espèce. Mais en général, la technique ancienne a un impact négatif limité sur l’environnement tout en le transformant de façon significative par exemple par l’extension des surfaces agraires par l’irrigation en utilisant des canaux (civilisations mésopotamiennes et de la vallée de l’Indus).
Voilà les grandes lignes de la technique ancienne et on saisit bien que ces caractéristiques s’appliquent aussi à la technique moderne que nous connaissons – puissance, efficacité pratique, véhicule de domination culturel, transformation de notre relation à la nature.

2. Caractéristiques de la technique moderne.

Alors qu’est ce qui fait la spécificité de la technique moderne?
La technique est devenue dans les sociétés développées un milieu – donc une façon de vivre –on parle des villes comme des technocosme. Dans ce milieu, nous dépendons de plus en plus de la technique. En pratique dans les comportements de tous les jours et même psychologiquement, nous avons une dépendance à la technique (peut-on vivre sans son ordinateur ou son portable ? ) et dont nous avons intérioriser les contraintes.
Et surtout, la technique est devenue une médiation entre l’être humain et la nature (la voiture pour se déplacer à la place des jambes – les tracteurs pour labourer la terre à la place des animaux attachés à la charrue – facebook pour communiquer entre amis à la place de se voir physiquement, etc).
. Plus encore, la technique est devenue un système. Jacques Ellul a parlé du « système technicien ». C’est-à-dire que la technique est le produit du complexe militaro-industriel. Par exemple, plusieurs techniques passent d’une utilisation militaire à une utilisation civile : par exemple, la bombe atomique aux centrales nucléaires productrices d’électricité.
. Actuellement, la technique est devenue le moteur de l’économie capitaliste par le biais de la recherche et de l’innovation qui sont déterminés par les politiques scientifiques, les financements privés et publics, les structures de recherche que sont les universités. Ce système génère des technologies qui deviennent des produits de consommation de masse (de la TV au four micro-ondes, de la voiture à la voiture autonome, etc).
. Étant un système, la technique a donc des caractéristiques particulières :
1) La technique moderne se définit : a) son unicité « one best way », efficacité -, b) son autonomie, c) son universalité –tout est chiffrable, d) sa totalisation
2) La progression technique se caractérise : a) l’auto-accroissement ; b) l’automatisme (la machine est antisociale). c) l’absence de finalité ; d) la progression causale – opérativité ; e) la tendance à l’accélération ; f) la disparité et l’ambivalence.

La technique moderne est donc une forme de domination. Historiquement au XIXe et XXe siècles, la technique s’est matérialisée par la machine dans l’organisation industrielle. La machine remplace maintenant de plus en plus le travail de l’être humain (c’est un des enjeux sociaux liées à l’Intelligence Artificielle). Il s’en suit une dévalorisation du travail et ce que Günther Anders a appelé une obsolescence de l’homme. Le travailleur a un complexe d’infériorité face à la perfection et à l’efficacité de la machine, il se sent inutile, jamais assez efficace et donc dévalorisé. Les robots exercent cette fascination de faire le travail à notre place, d’être de parfaits esclaves.
Mais, poursuit Ellul, cette efficacité machinique s’est répandue dans notre organisation sociale moderne, nos institutions, l’appareil de l’État, les entreprises, tout fonctionne sur le mode de l’efficacité technique.
L’exercice de cette domination se fait aussi sur la nature. C’est l’idée de la maitrise de la nature qui est véhiculée par la conception de la science moderne. Il s’agit de connaître la nature, donc d’acquérir des connaissances vraies, de connaître les lois de la nature par les mathématiques, de manière à exercer une maitrise par la prévision du calcul. La technique est donc une puissance. Cette puissance humaine de la technique fait dire à Jacques Ellul qu’elle est presque de nature religieuse et que nous ne croyons que dans le progrès technique, et que nous lui sacrifions tout – la technique est devenue un objet sacré.
La technique moderne est extrêmement puissante puisqu’elle modifie même le vivant (transgénisme, biologie de synthèse). Elle est extrêmement puissante puisque notre production industrielle depuis deux siècles a augmenté de façon significative les gaz à effet de serre en particulier le CO2 au point de modifier le climat de la terre. Les géologues s’interrogent si justement, cet effet de transformation n’augure pas une nouvelle ère géologique : l’Anthropocène.

3. La technique et la modernité

On pourrait croire ici que j’ai décrit la technique moderne de façon partiale, négative, en oubliant tous les progrès en matière de santé (de la vaccination aux antibiotiques), de confort (de l’eau courante à l’électricité), de diminution de la pénibilité du travail (agriculture mécanisée, élimination du travail répétitif en usine), du développement de l’individualité par des loisirs toujours renouvelés.
En fait ce que j’ai voulu montrer, c’est que la technique moderne n’est pas neutre ni comme médium, ni au niveau des valeurs. La technique moderne s’inscrit dans le projet de la modernité occidentale qui porte en elle aussi des valeurs et une trajectoire historique non linéaire et non déterminée.
Il ne suffit pas de dire que la technique peut le bien comme le mal, qu’elle n’est qu’un outil, que cela dépend de l’usage qu’on en fait. La puissance de la technique moderne et Hans Jonas l’a bien montré appelle une éthique de la responsabilité. Face à cette puissance, il faut, me semble-t-il, du même coup, une éthique de la modestie qui implique une certaine retenue face à cette puissance – par exemple, savoir s’abstenir de développer des armes autonomes, s’interroger sur l’introduction de robots dans le système éducatif ou dans les soins aux personnes âgées (je me réfère ici au dernier rapport de la COMEST sur l’éthique des robots).
Il faut aussi une autre façon de concevoir la nature/environnement –pas simplement comme une ressource, un fond dans lequel puiser indéfiniment sans se soucier des conséquences environnementales et humaines.
Et, puis, comment reprendre le projet humaniste qui inclut l’égalité, la liberté et la justice pour tous les êtres humains mais qui repense en même temps notre interdépendance avec la nature ?
Comme disent les scientifiques, l’eau bout à 100C, jusqu’à cette température elle ne bout pas, mais arrive un seuil, où l’état liquide passe à l’état gazeux. Il ne faudrait pas trop attendre pour changer nos comportements et certaines de nos valeurs sociales dans notre programme de modernité technicienne.
Bergson, a dit cela autrement : « plus il y a de puissance, plus il faut un supplément d’âme ».